Le Petit Chaperon Rouge à Manhattan

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LE PETIT CHAPERON ROUGE À MANHATTAN

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Titre originalþ: Caperucita en Manhattan Cet ouvrage a été publié avec l’aide du Ministère espagnol de l’Éducation et de la Culture. © 1990 by Carmen Martín Gaite Published by arrangement with Ediciones Siruela. © 1998, Castor Poche Flammarion pour la traduction française © Flammarion, 2010 © Flammarion pour la présente édition, 2020 87, quai Panhard et Levassor – 75647 Paris Cedex 13 ISBNþ: 978-2-0815-2174-2

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CARMEN MARTÍN GAITE LE PETIT CHAPERON ROUGE À MANHATTAN Traduit de l’espagnol par Mireille Duprat-Debenne

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Première partie RÊVES DE LIBERTÉ Quelquefois, mes rêves me semblent la réalité, et il me semble que j’ai déjà vécu en rêve les évé- nements de ma vie… Par ailleurs, les événements qui n’ont pas été consignés finissent par s’oublier. Tandis que ce qui est écrit existera toujours. Elena Fortun, Celia au collège

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1 REPÈRES GÉOGRAPHIQUES À BIEN NOTER ET PRÉSENTATION DE SARA ALLEN O n a bien du mal à comprendre la configu- ration de la ville de New York sur les cartes des atlas. Elle est composée de plusieurs quartiers signalés par des couleurs différentes, mais le plus connu est le district de Manhattan, celui qui impose sa loi aux autres, les fait paraître plus étri- qués et les éblouit. Les guides touristiques, le cinéma, les romans, le représentent habituellement par la cou- leur jaune. Beaucoup de gens croient que Manhattan c’est New York, alors que ce n’en est qu’une partie. Une partie bien spéciale, il est vrai… On dirait une île en forme de jambon avec un plat d’épinards au milieu – qui s’appelle Central Park. C’est un grand parc tout en longueur où il est très excitant de se promener la nuit, caché derrière les arbres, de peur de rencontrer les voleurs et les assassins qui le sillonnent, et la tête tendue pour 9

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voir briller les étoiles des enseignes en haut des gratte-ciel alentour, telle une armée de bougies allu- mées pour l’anniversaire d’un roi millénaire. Pourtant, aucune joie ne se lit sur le visage des grandes personnes que l’on voit traverser le parc à toute vitesse dans des taxis jaunes ou dans de grandes voitures aux couleurs métallisées, pensant à leurs affaires et regardant nerveusement l’heure à leur montre de peur d’arriver en retard à leur prochain rendez-vous. Quant aux enfants, ils sont collés devant la télévision qui leur diffuse toutes sortes d’histoires mettant en garde contre les périls de la nuit. Ils ont beau zapper sur les différentes chaînes, ils ne voient que des gens courant et s’enfuyant. Ils bâillent et tombent de sommeil. Manhattan est une île entre deux fleuves. Les rues qui partent à droite de Central Park se dirigent horizontalement vers un fleuve qui s’appelle l’East River car il est à l’estþ; celles du côté gauche se diri- gent vers un fleuve nommé Hudson. Les deux fleuves se rejoignent en haut et en bas de l’île. L’East River est traversée par de nombreux ponts plus compli- qués et mystérieux les uns que les autres qui relient Manhattan aux autres districts de la ville, par exemple Brooklyn que l’on atteint par le fameux pont du même nom. Le pont de Brooklyn est le dernier, le plus au sud, animé d’un trafic incessantþ; il est décoré avec des fils électriques qui forment un feston 10

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lumineux ressemblant de loin à des lampions de fête. On les allume quand le ciel se teinte de mauve, alors que les enfants rentrent chez eux à bord des bus scolaires. Montant la garde en bas du jambon, à l’endroit où se rejoignent les deux fleuves, s’étend une petite île surmontée d’une énorme statue de métal verdâtre brandissant une torcheþ; elle est le point de rencontre de tous les touristes du monde. C’est la statue de la Libertéþ; elle vit là comme un saint dans son sanc- tuaire et, nuit après nuit, lassée de s’être laissé pho- tographier toute la journée, elle s’endort sans que personne ne le sache. Et il se passe alors des choses étonnantes. Les enfants qui vivent à Brooklyn ne dorment pas tous la nuit. Ils pensent à Manhattan, si proche et en même temps si exotique, et leur quartier leur semble un village perdu dans lequel il ne se passe jamais rien. Ils se sentent comme écrasés sous un nuage dense de ciment et de vulgarité. Ils rêvent de traver- ser sur la pointe des pieds le pont qui unit Brooklyn à l’île qui brille de l’autre côté et où ils s’imaginent que les gens passent la nuit à danser dans des salles tapissées de miroirs, à s’exercer aux tirs dans les fêtes, à s’échapper dans des voitures dorées et à vivre des aventures mystérieuses. Et il est vrai que lorsque la statue de la Liberté ferme les yeux, les enfants 11

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encore éveillés de Brooklyn s’emparent de son flambeau. Mais cela personne ne le sait, c’est un secret. Sara Allen, une rouquine de dix ans qui vivait avec ses parents dans l’appartement 14 d’un bloc d’immeubles assez laids, au centre de Brooklyn, ne le savait pas non plus. Elle savait seulement qu’au moment où ses parents sortaient la poubelle, se lavaient les dents puis éteignaient la lumière, toutes les lumières du monde se mettaient à éclater dans sa tête comme un feu d’artifice. Et quelque- fois ça lui faisait peur, car il lui semblait que la force qui l’habitait pourrait la soulever de son lit et la faire s’envoler par la fenêtre sans qu’elle pût y échapper. Son père, M.þSamuel Allen, était plombier, et sa mère soignait, tous les matins, les vieillards dans un hôpital de briques rouges ceint d’une grille de fer. Dès qu’elle rentrait à la maison, elle se lavait soi- gneusement les mains, parce qu’elles sentaient tou- jours un peu les médicaments et elle se mettait à confectionner des tartes, ce qui était la grande pas- sion de sa vie. Celle qu’elle réussissait le mieux, c’était la tarte aux fraises, une vraie merveille. Bien qu’elle prétendît ne la réserver que pour les grandes occasions, elle y prenait un tel plaisir qu’elle saisis- sait n’importe quel prétexte pour mettre la main à la pâte. Et elle était si fière de sa tarte aux fraises, 12

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MmeþAllen, qu’elle refusait d’en donner la recette à ses voisines. Quand elle ne pouvait pas faire autrement – car elles insistaient –, elle changeait toujours les pro- portions de farine et de sucre, afin que leurs tartes fussent manquées. —þQuand je mourrai, dit-elle un jour à Sara avec un clin d’œil malicieux, j’indiquerai dans mon tes- tament où j’ai caché la vraie recette pour que tu puisses faire de la tarte aux fraises à tes enfants. «þJe ne pense pas que je ferai de la tarte aux fraises à mes enfantsþ», se dit Sara en silence. Elle avait fini par détester cette saveur de tous les dimanches, anniversaires et autres jours de fête. Mais elle ne se risquerait pas à le dire à sa mère, tout comme elle ne lui révélerait pas non plus qu’elle n’avait nulle envie d’avoir des enfants pour les couvrir de hochets, tétines, bavoirs et dentelles. Ce qu’elle voulait par-dessus tout, c’était être une actrice et passer ses journées à manger des huîtres et à boire du champagne, s’acheter des manteaux de fourrure ornés de cols d’hermine, comme celui qu’arborait sa grand-mère Rebecca sur une photo de l’album familial et qui semblait à Sara tout sim- plement fascinante. Sur toutes les photos figuraient des tas de gens difficiles à distinguer les uns des autres, à la cam- pagne assis autour d’une nappe à carreaux ou autour d’une table de salle à manger, venus célébrer on ne 13

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sait quelle fête oubliée aux relents de tartes aux fraises. Il y avait toujours, entre les plats, les restes d’une tarte aux fraises ou une tarte entière, et la fillette en avait par-dessus la tête de regarder tous ces convives souriants qui avaient eux-mêmes une face de tarte. Rebecca Little, la mère de MmeþAllen, s’était mariée plusieurs fois et avait été chanteuse de music-hall. Son nom d’artiste – Gloria Star –, Sara l’avait vu sur de vieux programmes qu’on conser- vait dans un petit meuble à la porte cannelée. Mais maintenant elle ne portait plus de cols d’hermine. Maintenant elle vivait seule à Manhattan, en haut du jambon, dans un quartier assez miteux qui s’appelait Morningside. Elle aimait bien la liqueur de poire, fumait du tabac et avait un peu perdu la mémoire. Non pas qu’elle fût très vieille mais, à force de ne plus pou- voir raconter les choses, la mémoire s’oxyde. Et Gloria Star, si bavarde en son temps, n’avait plus personne à qui raconter ses histoires, pourtant nom- breuses, et certaines même de son invention. Sa fille, MmeþAllen, et sa petite-fille Sara allaient la voir chaque samedi et un peu ranger et nettoyer sa maison, ce qui n’était pas son fort. Elle passait sa jour- née à lire des romans et à jouer des fox et des blues sur un piano noir désaccordéþ; et pendant ce temps, les journaux s’empilaient, les vêtements s’entassaient, 14

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les bouteilles vides, les assiettes sales et les cendriers remplis des cendres de la semaine s’amoncelaient. Elle avait un chat blanc, flegmatique et pares- seux, qui répondait au nom de Cloud1 et n’ouvrait les yeux que lorsque sa maîtresse se mettait au pia- noþ; le reste du temps il sommeillait, pelotonné dans un fauteuil de velours vert. Sara était sûre que sa grand-mère ne jouait plus du piano que pour réveiller son chat et lui faire plaisir. La grand-mère ne venait jamais à Brooklyn et ne leur téléphonait jamais, et MmeþAllen se lamentait qu’elle ne veuille pas venir vivre avec eux où elle aurait pu la soigner, comme elle le faisait avec les vieillards de l’hôpital. —þIls me disent tous que je suis leur ange gar- dien, que personne ne pousse aussi doucement leur fauteuil roulant. Ah, que je suis tristeþ! soupirait MmeþAllen. —þJe ne te comprends pasþ! Ne me dis pas que tu aimes ce travailþ! lui disait son mari. —þMais si. —þAlors, qu’est-ce qui te paraît si tristeþ? —þPenser que des malades inconnus m’aiment plus que ma propre mère, qui ne veut rien de moi. 1. Cloudþ: «þnuageþ» en français. 15

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—þC’est parce qu’elle n’est pas malade, répliquait M.þAllen. De plus, ne t’a-t-elle pas dit de nombreuses fois qu’elle préfère vivre seuleþ? —þBien sûr qu’elle me l’a dit. —þBon alors, laisse-la en paix. —þJ’ai peur qu’elle se fasse voler, ou qu’il lui arrive quelque chose. Elle peut avoir une attaque cardiaque, laisser le gaz ouvert pendant la nuit, tomber dans le couloir… disait MmeþAllen, toujours prête à imaginer des catastrophes. —þQue veux-tu qu’il lui arriveþ? Elle nous enter- rera tous. Arrête de faire des histoiresþ! M.þAllen ne portait pas sa belle-mère dans son cœur. Il la méprisait parce qu’elle avait été chan- teuse de music-hall, et elle avait les mêmes senti- ments à son égard parce qu’il était plombier. Sara savait cela et bien d’autres choses, des his- toires de famille, car sa chambre et celle de ses parents n’étaient séparées que par une mince cloi- sonþ; et comme elle s’endormait plus tard qu’eux, elle les entendait souvent discuter le soir. Quand M.þAllen haussait le ton, sa femme lui disaitþ: —þNe parle pas si fort, Sam, Sara pourrait nous entendre. Cette phrase, Sara l’avait entendue dès sa plus tendre enfance. Déjà à cette époque (et même plus encore que maintenant), elle avait pris l’habitude d’épier la conversation de ses parents à travers la 16

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cloison. C’était surtout dans l’espoir d’entendre pro- noncer le nom de M.þAurelio. Et, dans les souvenirs confus de ses premières nuits de sommeil d’enfant, revenait souvent le nom de M.þAurelio.

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2 AURELIO RONCALI ET LE ROYAUME DES LIVRES LES FABULETTES S ara avait appris à lire seule quand elle était toute petite et elle adorait ça. —þVrai de vrai, disait la grand-mère Rebecca, je ne connais aucune fillette qui ait réussi à parler aussi bien qu’elle, avant même de savoir marcher. C’est un cas uniqueþ! —þOui, c’est vraiþ! confirmait MmeþAllen. Elle pose des questions étonnantes, que l’on n’attend pas d’une gamine de trois ans. —þQuoi, par exempleþ? —þPourquoi meurt-onþ? Qu’est-ce que la libertéþ? Pourquoi se marie-t-onþ? Une de mes voisines prétend qu’on devrait l’emmener chez le psychiatre. La grand-mère se récriaitþ: —þLaisse tomber les psychiatres et les sottises de ce genreþ! Il faut répondre aux enfants qui posent 19

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des questions, et si tu ne veux pas leur dire la vérité ou si toi-même ne la connais pas, alors donne-leur une explication qui puisse paraître la vérité. Et amène- la-moi ici… En ce qui concerne le mariage et la liberté, j’aurais de quoi lui direþ! —þMon Dieuþ! Quand parleras-tu sérieusement, mamanþ? À quel âge te viendra enfin la raisonþ? —þJamais. Être raisonnable doit être très ennuyeux. Par contre, amène-moi Sara un prochain dimanche ou nous irons la chercher car Aurelio veut la connaître. Aurelio était l’homme qui vivait avec la grand- mère à cette époque. Mais Sara ne l’avait jamais vu. Elle savait qu’il tenait une boutique de livres et de jouets anciens, près de la cathédrale Saint-Jean-le- Divin et quelquefois il lui offrait un cadeau par l’intermédiaire de MmeþAllen. Par exemple des livres tels que Robinson Crusoé à l’intention des enfants, Alice au pays des merveilles ou Le Petit Chaperon rouge. Ce furent les trois premiers livres que pos- séda Sara, avant même de savoir bien lire. Mais les illustrations étaient si belles et si détaillées qu’elles permettaient de comprendre les personnages et d’imaginer les paysages dans lesquels se déroulaient leurs aventures. Aventures qui avaient toutes un point communþ: elles se passaient dans un monde créé spécialement pour les héros, sans une mère ou un père pour vous tenir la main, vous admonester ou vous interdire d’agir à votre guise. Ces héros 20

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évoluaient dans l’eau, dans l’air, dans un bois, tout seuls. Libres. Et naturellement ils pouvaient parler avec les animaux, ça paraissait logique à Sara. Tout comme le fait qu’Alice change de tailleþ; à elle aussi ça lui arrivait en rêve. Et que Robinson vive sur une île, comme la statue de la Liberté. Tout cela avait à voir avec la liberté. Avant de savoir très bien lire, Sara ajoutait des choses de son cru aux histoires et leur inventait des fins différentes. L’illustration qu’elle préférait était celle qui représentait, sur toute une page, la ren- contre du Petit Chaperon rouge avec le loup dans les boisþ; Sara ne pouvait s’empêcher de la contem- pler longuement. Sur ce dessin, le loup montrait un visage si gentil, quémandant la tendresse, que le Petit Chaperon rouge n’avait d’autre solution que de lui faire confiance et de lui rendre un sourire charmeur. Il inspirait confiance aussi à Sara, il ne lui faisait pas du tout peurþ; il était impossible qu’un animal aussi sympathique puisse manger qui que ce soit. La fin de l’histoire ne pouvait qu’être une erreur. Pareil pour Alice, quand on raconte que tout n’avait été qu’un rêve parce qu’en fait on ne savait pas quoi dire. De plus, Robinson n’a aucune raison de reve- nir au monde civilisé s’il est si content sur son île. Ce que Sara aimait le moins dans ces histoires, c’était leur fin. 21

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Un autre cadeau d’Aurelio apporté un jour par MmeþAllen fut un plan de Manhattan plié à l’inté- rieur d’une couverture verte avec de nombreux dessins et explications. La première chose qu’elle comprit, en le dépliant avec l’aide de son père et en suivant ses explications, fut que Manhattan était une île. Elle le regardait sans cesse. —þÇa a la forme d’un jambon, dit-elle. Et cette remarque amusa tellement son père qu’il la rapporta à tous ses amis. Tous trouvèrent cela très drôle, aussi l’expression devint monnaie cou- rante entre euxþ: «þMais non, mon vieux, ça se trouve dans la partie avant du jambon, comme dit la gamine de Samuel.þ» Et quand son père l’emmenait avec lui certains dimanches, ceux qui la connais- saient déjà la présentaient aux autres comme «þla petite qui a inventé le jambonþ». Mais Sara, qui avait eu cette idée naturellement, était vexée qu’elle les fasse tant rire. La vérité est que les amis de son père riaient de tout et de rien et n’étaient pas bien malins. De plus, rien ne les intéressait à part le base-ball. Sara pen- sait qu’Aurelio était différent d’eux. Elle pensait à lui très souvent, avec ce mélange d’émotion et de curiosité qu’éveillent souvent en nous les person- nages avec lesquels nous n’avons jamais parlé et dont l’histoire nous intrigue. Comme le chapelier d’Alice au pays des merveilles, comme la statue de la Liberté, 22

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comme Robinson arrivant dans son île. L’unique dif- férence était que ces personnages n’étaient pas évo- qués dans les conversations de ses parents, tandis qu’Aurelio l’était bien souvent. —þMais qui est Aurelioþ? demandait-elle à sa mère sans grand espoir de recevoir une réponse satisfai- sante, car sa mère n’en donnait jamais. —þLe mari de grand-mère. M.þAllen s’esclaffait en entendant ces motsþ: —þOui, oui, son mari. Voilà le mot qui convientþ! —þDonc c’est mon grand-père. MmeþAllen donnait un coup de coude à son mari et le regardait en fronçant les sourcils, ce qui signi- fiait qu’il était temps de changer de conversation. —þNe monte pas la tête à la petite, Samþ! protestait- elle. —þAlors, c’est mon grand-père ou pasþ? —þEn tout cas, il traite ta grand-mère comme une reine, disait-il. Comme une vraie reine. Les rois de Morningsideþ! —þNe fais pas attention à ce que dit ton père, il plaisante toujours, comme tu le sais, intervenait MmeþAllen. Ça, Sara le savait bien. Mais les plaisanteries des grandes personnes n’étaient pas de son goûtþ: elles n’avaient ni queue ni tête. Ce qui lui plaisait le moins, c’était qu’elles en usaient pour répondre à des questions qui pour elle ne donnaient pas 23

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matière à plaisanterie. De toute façon, l’information selon laquelle Aurelio traitait sa grand-mère comme une reine fut très importante pour alimenter les fantasmes de Sara. Bienþ: c’était un roiþ! Et cela était très clair pour Sara. Puisqu’on ne lui permettait pas d’y aller, elle préférait inventer à sa manière le pays sur lequel il régnait. La boutique de livres d’occasion d’Aurelio Roncali s’appelait Bookskingdom, c’est-à-dire le Royaume des Livres, et la marque, imprimée sur la première page de chaque livre, représentait une couronne de roi au-dessus d’un livre ouvert. Sara mourait d’envie d’aller dans ce magasin, mais jamais on ne l’y emmenait car on prétendait que c’était très loin. Elle se l’imaginait comme un pays minuscule, plein d’escaliers, de recoins et de maisons naines, cachées entre des étagères colorées et habitées par des êtres tout petits, coiffés de bon- nets pointus. M.þAurelio savait qu’ils vivaient là, mais il savait aussi qu’ils ne sortaient que la nuit quand lui-même était parti et avait éteint toutes les lumières. Eux-mêmes, ils n’avaient pas besoin de lumière car ils étaient phosphorescents dans l’obs- curité, comme des vers luisants. Ils sécrétaient une sorte de toile d’araignée lumineuse et se suspen- daient aux fils brillants pour s’élancer d’une étagère à l’autre, d’un quartier du royaume à l’autre. Ils s’insi- nuaient entre les pages des livres et racontaient les 24

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histoires qui y étaient imprimées. Leur langage était comme le bourdonnement susurré d’une musique de jazz. La seule condition pour vivre au Royaume des Livres était de savoir raconter des histoires. En même temps qu’elle imaginait cette histoire et rêvait de vivre elle aussi au Royaume des Livres – bien qu’elle sût que ça l’obligerait à rapetisser comme Alice –, Sara regardait les murs de la mai- son où elle vivait à Brooklyn et d’où elle ne sortait presque jamais. Et c’était comme si elle se réveillait, comme si elle tombait des nuages du Pays des Merveilles. Tant de questions sensées se bousculaient dans son esprit. Par exemple, pourquoi le roi de cette tribu de conteurs nains et phosphorescents lui envoyait-il des cadeauxþ? Et pourquoi ne pouvait- elle pas le connaître alors que ses parents parlaient de lui comme d’une connaissanceþ? Pourquoi ne venait-il pas lui-même lui offrir les livresþ? Était-il grand ou petitþ? Jeune ou vieuxþ? Et par-dessus tout, était-il son ami ou pasþ? —þCe n’est pas ton grand-père, mets-toi bien ça dans la tête, lui dit sa mère, un jour où elle l’avait à nouveau saoulée avec ses questions. Et pour qu’elle en soit bien convaincue, elle était allée chercher l’album familial et lui avait montré une photo très floue où l’on voyait une belle et grande femme vêtue de blanc, tenant le bras d’un 25

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homme beaucoup plus petit qu’elle et qui regardait l’appareil photo avec un air effaré. —þRegarde bienþ! Ceci est ton grand-père Isaac qui repose en paix. C’était mon père. Et ça, c’est maman. Tu as comprisþ? —þPas bien, répondit Sara avec une certaine indifférence. —þBon, c’est fini. Ce sont tes grands-parents, un point, c’est toutþ! La question de sa famille, aussi intéressante fût- elle, ne passionnait pas Sara et ne l’intriguait pas outre mesure, et même, dans le fond, ça commençait à lui être égal qu’Aurelio ne fût pas son grand-père. Morningside est un quartier de Manhattan, coincé au nord, dans le haut du jambon. Avant la naissance de Sara, sa grand-mère vivait déjà à Manhattan mais au sud, de l’autre côté, au bord de l’East River. Sara avait l’habitude d’entendre sa mère parler avec beaucoup de nostalgie de cette maison où elle avait vécu quand elle était encore jeune fille. Elle l’appelait «þla maison de l’avenue Cþ». Et elle semblait beaucoup la regretter car elle était plus proche de Brooklyn et ç’aurait été moins long pour s’y rendre. Mais elle n’ajoutait jamais rien d’autre qui aurait per- mis de savoir si elle était jolie ou laide. À l’époque de la naissance de Sara – trois ans après le mariage de ses parents –, grand-mère 26

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Rebecca habitait déjà avec son mystérieux mari, ou celui qu’on appelait ainsi, dans le quartier de Morningside, près de sa boutique de jouets et livres anciens. C’est la seule maison de sa grand-mère que Sara ait connue, encore que bien peu dans sa pre- mière enfance. Parce que du temps d’Aurelio on n’y emmenait jamais la fillette et MmeþAllen, non plus, n’y allait pas. Et comme c’est pendant les années où l’enfant apprend à lire et à rêver que son imaginaire se teinte le plus de magie, le quartier de Morningside paraissait à Sara très lointain et irréel, la cathédrale de Saint-Jean-le-Divin un châ- teau enchanté et la maison de Manhattan aux nom- breuses fenêtres un parc immense et solitaire, une maison de roman. À cette époque, Sara, aussi futée fût-elle, n’avait jamais lu de roman, mais plus tard, quand elle les eut dévorés, elle se souvint de ce que représentait pour elle la maison de Morningside quand elle était toute petite, une véritable maison de roman. Ses premiers fantasmes d’enfant, elle les avait tis- sés autour de ce nom – Morningside – qui lui paraissait merveilleux rien qu’en le prononçant, léger comme un vol d’oiseau, et aussi parce qu’il signifiait «þà côté du matinþ», ce qui est très joli. Mais également parce que c’était là, «þà côté du matinþ», que vivaient Aurelio et Rebecca, deux per- sonnes si différentes de ses parents qu’elle avait 27

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